DÉJÀ QUATRE MOIS…

Déjà quatre mois.

Notre mère ne semblait toujours pas décidée à me procurer les cours d’initiation à la théologie que je lui avais demandés. Heureusement, j’avais découvert un ouvrage un peu ancien, mais intéressant, sur les dogmes et les sacrements. Je passais de nombreuses heures à lire, immobile en dépit du froid.

Je restais fidèle à la « prière de Jésus », qui accompagnait tous mes actes. Lorsque le froid me glaçait, je descendais au jardin ramasser les feuilles qui serviraient à protéger les premières fleurs des gelées printanières. Lorsque je remontais au noviciat, j’avais très mal aux mains et au dos. A. est une ville si humide que presque toutes les sœurs souffraient de rhumatismes, d’arthrose ou de névralgies faciales. Par mesure d’économie, l’abbesse n’allumait pas le chauffage central. Les sœurs superposaient donc pulls et jupons, et leur tour de taille augmentait d’autant. D’office, j’avais mis des chaussettes en laine, ce qui déplut à mère Anne. Elle aurait voulu que je lui en demande la permission. Mais je n’arrivais pas à me réchauffer et je ne voulais pas tomber malade.

Arriva le temps de la « visite » à la mère. Deux fois par an, elle invitait chaque sœur à venir la voir dans son bureau pour faire, avec elle, le point sur sa vie spirituelle et sa vie au sein de la communauté. La sœur peut, à ce moment-là, lui demander quelques faveurs : le port de chaussettes en hiver, le renouvellement d’une brosse à dents usée trop vite, de nouveaux crayons, des fournitures supplémentaires pour le travail. La mère profite aussi de cette occasion pour distribuer des fortifiants (échantillons – souvent périmés – donnés par des médecins, le pharmacien ou des amis de passage) que la sœur prendra par obéissance, qu’elle en éprouve ou non le besoin.

Je trouvai cette visite opportune : j’allais pouvoir exposer mon sentiment sur bon nombre de choses.

Je commençai par parler de ma relation à Dieu, de mon désir de vivre pour Lui, selon l’Évangile et avec pureté. J’expliquai à la mère comment j’avais pris conscience du rôle de chacune dans la construction de l’édifice qu’est la communauté. Je lui parlai du sacrement de pénitence que je découvrais : la réconciliation avec Dieu, la paix en soi. Je lui exprimai le plaisir que j’éprouvais à lire la Bible, à y chercher le visage de Dieu. Je comparai mon cheminement dans la communauté à un long travail d’enfantement. Je m’étais habituée au silence, aux gestes mesurés, à la solitude qui me permettait de construire un large horizon dans mon cœur. Je lui affirmai que je voulais vivre humblement, avec patience, au jour le jour. Elle me laissa parler jusqu’à ce que je mentionne l’amitié que j’éprouvais pour sœur Marie. Elle me mit alors en garde : il ne fallait pas être partagée ; il était nécessaire de se libérer de toute attache humaine. Je lui répondis que Jésus était un Dieu incarné qui avait constamment manifesté de la tendresse envers ses disciples et les gens qu’il avait côtoyés ; j’ajoutai que cette amitié privilégiée et très chaste ne m’empêchait nullement de rester ouverte aux autres sœurs.

Elle accepta mes explications avec une certaine réserve.

Je renouvelai ensuite ma demande de cours d’initiation à la théologie. La mère ne voulut pas en entendre parler, rétorquant que « j’avais choisi l’ordre des clarisses dans lequel l’étude est inutile ». Elle me fit part de sa crainte de me voir devenir prétentieuse, me rappelant que les autres sœurs avaient su se passer de formation et qu’il fallait que je fasse de même.

Comme elle commençait à hausser le ton et à s’énerver, je jugeai prudent de remettre à plus tard toutes les autres choses que je désirais lui dire et quittai son bureau très déçue.

Pendant toute la période de la « visite », l’abbesse bénéficie d’un régime alimentaire de faveur : beurre au petit déjeuner, potage consistant et viande à midi, œufs le soir, alors que les sœurs se contentent de l’ordinaire. En outre, à seize heures, elle goûte copieusement. Je me souviens d’être allée dans son bureau pour lui demander un renseignement et de l’avoir surprise enfournant plusieurs gâteaux secs, une tasse de thé posée sur la table.

Je repartis en prétendant m’être trompée de porte, et me rappelant que la règle recommandait à l’abbesse d’« observer elle-même en toute chose la vie commune » et d’« être la première par ses vertus ».

L’avent succédait à la « visite ». Le souvenir que j’en garde est surtout lié à la beauté des offices.

Pendant la période de l’avent, les deux mères s’affairèrent à débarrasser une pièce attenante au noviciat. Elles m’expliquèrent qu’elle servait chaque année à entreposer les dons reçus pour Noël. J’avais déjà remarqué que nous recevions beaucoup de dons en nature : nourriture, vêtements, linge, lingerie, produits d’entretien. Des gens de toutes les classes sociales échangeaient des cadeaux contre des prières d’intercession.

Ce temps de l’avent était marqué par quelques privations supplémentaires : une récréation en moins, l’absence de dessert deux fois par semaine, le petit déjeuner absorbé debout. Je trouvai ce dernier point absurde et en fis la remarque aux sœurs. En effet, le fait de devoir attendre chaque matin deux heures et demie avant de pouvoir avaler quelque chose était déjà un grand sacrifice. Personne ne dit rien, mais le lendemain tout le monde prit son petit déjeuner assis. Ma joie fut cependant bien atténuée lorsque Marie me reprocha mon intervention. Il s’ensuivit une discussion dans laquelle je lui répondis que je trouvais regrettable que son amour pour Dieu se manifestât surtout par des attitudes extérieures de ce genre, et je m’empressai de lui citer les paroles de Jésus aux pharisiens : « À l’extérieur vous paraissez justes ; à l’intérieur, vous êtes pleins de comédie… » Elle avait souri, nous étions à nouveau complices.

Il se mit à faire très froid. J’avais de plus en plus de mal à me réchauffer. L’unique parade que j’avais trouvée était de courir toutes les heures dans les allées gelées du jardin. Marie vint à mon secours : il fallait scier du bois pour les jours de lessive. Je proposai mon aide, mère Anne donna son autorisation. Nous descendions dans la cour chaque matin à neuf heures trier le bois. Ensuite, nous sciions chaque bûche en trois ou quatre morceaux. Il s’agissait d’un travail harassant et la hache me faisait peur, mais j’étais heureuse d’emmagasiner un peu de chaleur.

En début d’après-midi, j’employais mon temps libre à lire, puis, vers trois heures, je retournais dans la cour pour fendre les bûches coupées le matin. Ce travail dura une bonne semaine.

 

Comme le voulait la coutume, la mère venait chaque mois au noviciat avec sa balance pour contrôler mon poids. Or, si les premiers mois j’avais grossi de deux kilos, voilà qu’en ce début de décembre la balance accusait deux kilos de moins. En conséquence, notre mère m’interdit de couper du bois. Je savais parfaitement que ce n’était pas le fait de couper du bois qui m’avait amaigrie, mais bien la mauvaise alimentation et je décidai de m’en expliquer avec elle. Tout de go, je lui dis ce que je pensais de la nourriture. Je lui fis remarquer que nous mangions de façon très déséquilibrée, trop de féculents, pas assez de protéines, et surtout trop de légumes avariés et de laitages périmés. Ainsi, nous venions de passer un mois à manger, midi et soir, jour après jour, de la confiture moisie. Je commençais à souffrir de brûlures d’estomac et j’étais sûre de ne pas être la seule ; j’avais remarqué que la plupart des sœurs absorbaient beaucoup de médicaments pour digérer. Dans le feu de la discussion, j’affirmai à la mère que, désormais, je préférerais ne pas manger plutôt que de consommer des aliments avariés. Elle fut interloquée et ne sut que me répondre : « Avec un tel esprit de rébellion, tu vas perdre ton esprit religieux ; tes sœurs, elles, acceptent cette nourriture par pauvreté », et elle conclut en me rappelant que je n’étais pas venue chez les clarisses pour avoir du plaisir.

Bien que pensant qu’il ne s’agissait pas de plaisir – je n’avais jamais été particulièrement gourmande – mais de simple bon sens, j’abandonnai la discussion, renouvelant seulement mon désir d’avoir une activité intense afin de combattre le froid. Comme elle ne se laissait pas fléchir, je lui fis remarquer sèchement que je savais que les sœurs cuisinières lui faisaient chauffer des briques pour le bien-être de ses mains et de ses pieds.

Vexée et exaspérée, la mère capitula : je continuerais à couper du bois.

A l'ombre de Claire
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